
Crise actuelle au Moyen-Orient et implications pour les ESSMS.
13 mars 2026Avec quels modèles mentaux penser la conception d’un PCRA en milieu hospitalier ?
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Penser le Plan de Continuité et de reprise d’activité avec le modèle des paysages accidentés [Rugged-Landscape Models].
La théorie des organisations emprunte à la biologie évolutive un concept éclairant : le modèle des paysages accidentés (Rugged-Landscape Models, issus du modèle NK de Stuart Kauffman).
Comment est-ce que ce modèle mental peut-il nous être utile dans la construction d’un PCRA? L’image peut être le suivant : Représenter l’ensemble des façons d’organiser un système comme un relief de montagnes : chaque point est une configuration possible, et l’altitude mesure la performance de l’organisation, sa capacité à tenir et à se rétablir face à un choc. Un système performant est assimilé ainsi à un sommet ; un système fragile, à une vallée.
Tout l’intérêt du modèle tient à la nature de ce relief. Un système simple ressemble à une colline lisse, l’image souvent utilisée est celle du mont « Mont Fuji » à cause de sa forme d’un cône presque parfait, un paysage adaptatif, simple, lisse à sommet unique où chaque amélioration locale rapproche logiquement du sommet unique. Mais dès que les composants d’un système deviennent fortement interdépendants, le paysage se déchire en une multitude de pics et de vallées. C’est le facteur clé du modèle : plus l’interdépendance entre les éléments est élevé, plus le relief est accidenté, et plus il devient facile de rester piégé sur un petit sommet en croyant être au plus haut.
Si je me sers de ce modèle pour conceptualiser la conception du plan de continuité et de reprise d’activité, je devrais prendre en considération au moins 03 implications directes :
D’abord, il n’existe pas un plan optimal unique. Chaque scénario de menace dessine son propre relief : une configuration excellente contre la menace cyberattaque peut s’avérer désastreuse face à une menace de l’alimentation électrique secourue, ou d’une défaillance de réseaux fluides médicaux (O2, vide, air). On ne cherche donc pas le pic le plus haut, mais le pic le plus large, une configuration robuste sur l’ensemble des scénarios plutôt que parfaite sur un seul et fragile partout ailleurs.
Ensuite, la somme des optimums locaux ne fait pas l’optimum global. Chaque entité d’un système cherche naturellement à maximiser sa propre performance ; mais ces sommets locaux, juxtaposés, ne reconstituent jamais le sommet collectif. Concevoir un PCA, c’est précisément organiser cette convergence que les acteurs ne produisent pas spontanément.
Enfin, le paysage se déforme en permanence. Les types de menaces évoluent, les dépendances changent : un sommet d’aujourd’hui devient une pente demain. Un PCA nécessite un réajustement perpétuel sur un terrain mouvant.
Le milieu hospitalier illustre bien ce contexte. C’est un système à couplage extrême : le système d’information dépend de l’électricité, l’électricité du fioul et de sa livraison, le bloc des fluides médicaux, le personnel du transport, la pharmacie de la chaîne d’approvisionnement. Chaque dépendance est une arête du relief — et un point de rupture potentiel. Le paysage hospitalier est, par construction, hyper-accidenté.
Prenons un cas concret. Une salle de réanimation pédiatrique n’est jamais un îlot autonome : sa capacité à soigner dépend en permanence d’activités transversales qui se déroulent ailleurs dans l’hôpital. La biologie médicale fournit les analyses qui guident chaque décision thérapeutique. L’imagerie diagnostique conditionne la surveillance et certains gestes. À cela s’ajoutent la pharmacie pour les médicaments, la stérilisation pour le matériel, et le système d’information qui relie l’ensemble. Autrement dit, le « pic » de la réanimation pédiatrique repose sur une dizaine d’arêtes invisibles. Qu’une seule cède — un laboratoire à l’arrêt, un PACS [Picture Archiving and Communication System ou système d’archivage et de transmission d’images] indisponible ; et c’est tout le service qui glisse vers la vallée, alors même que ses propres équipes et équipements fonctionnent parfaitement. C’est précisément ce que révèle le modèle : la performance d’une unité ne se lit pas dans son organisation interne, mais dans la solidité de ses dépendances externes.
Dans ce contexte, chaque pôle optimise naturellement son propre pic local : les urgences fluidifient leurs flux, le bloc ses vacations, la DSI sa sécurité. En temps normal, ces optimisations coexistent. Mais en situation de crise [cyberattaque, situation sanitaire exceptionnelle, panne majeure ] le réflexe de repli en silo s’accentue : chaque service tente de sauver son propre fonctionnement, avec le risque de précipiter le service voisin dans une vallée de sous-performance ou d’insécurité.
Le modèle suggère alors trois leviers de pilotage.
- Cartographier les interdépendances pour lisser le paysage. Lors des Analyses d’Impact sur l’Activité (BIA), ne pas demander seulement aux services comment ils redémarrent, mais expliciter leurs liens avec les dépendances. Votre PCA doit concevoir des procédures de secours transversales, et non une mosaïque de plans isolés.
- Briser la routine par des « sauts » à savoir les exercices de crise. Dans un paysage complexe, on ne s’extrait pas d’un sommet local pas à pas : il faut des sauts macroscopiques pour explorer d’autres configurations. C’est exactement le rôle des exercices de crise, simulations, table-top : ils forcent l’établissement à lâcher son confort habituel pour découvrir des pics de résilience insoupçonnés.
- Garantir un signal minimal, éviter le paysage plat. Une panne totale de communication transforme l’hôpital en un relief désespérément plat, sans aucun repère. Privés de remontée d’information, les décideurs avancent à l’aveugle. Le PCA doit donc sanctuariser des canaux de communication minimaux, des boussoles numériques ou physiques pour redonner une direction aux équipes.
Tout l’enjeu se résume ainsi : comment concevoir, dans un environnement saturé de complexité, des PCRA capables de faire converger tous les pôles de l’établissement vers le seul sommet qui compte : la sécurité globale des patients et la continuité des soins.


