Arbitrage économique de la continuité : le « point d’équilibre » coût / durée d’indisponibilité et ses limites en établissement de santé.

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9 août 2026
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Arbitrage économique de la continuité : le « point d’équilibre » coût / durée d’indisponibilité et ses limites en établissement de santé.

Message clé :
Le « point d’équilibre » est un outil d’aide à la décision qui justifie de moduler l’investissement de la reprise d’activité selon la criticité de chaque activité : protéger fortement ce dont l’arrêt coûte vite et cher, protéger sobrement ce qui tolère l’attente.
Mais ce modèle ne s’applique pas aux activités à seuil vital (continuité immédiate). Pour ces activités, l’objectif de reprise n’est pas un optimum de coût : c’est une contrainte de sécurité non négociable, plafonnée par la DMIA (Durée Maximale d’Interruption Admissible). La règle proposée dans cette réflexion est : d’abord classer l’activité (graduée ou à seuil), ensuite seulement arbitrer le coût.

Les démarches de continuité d’activité convergent naturellement vers la même question : combien de temps un établissement peut-il fonctionner sans ses ressources critiques : systèmes d’information, équipement, flux, compétences et combien est-on prêt à dépenser pour raccourcir ce délai ? L’analyse d’impact (BIA) produit pour chaque activité deux repères majeurs. Le premier est la durée maximale d’interruption admissible, la DMIA, qui exprime la tolérance de l’établissement à l’arrêt, au-delà de laquelle l’impact devient inacceptable. Le second est l’objectif de délai de reprise, le RTO, c’est-à-dire le délai que l’on s’engage effectivement à tenir, nécessairement inférieur ou égal à la DMIA. Un troisième repère, le RPO, porte non sur la durée de l’arrêt mais sur la quantité de données que l’on accepte de perdre.

En pratique, les RTO sont trop souvent fixés « au doigt mouillé », ou par le budget disponible, ou par ce que la DSI estime techniquement faisable. Pour sortir de cette impasse, il existe un modèle classique, simple à expliquer en atelier BIA : l’arbitrage entre le coût de l’indisponibilité, qui croît avec la durée de l’arrêt, et le coût des solutions de reprise, qui décroît avec elle. Il est formalisé dans le guide de planification de la continuité du NIST (National Institute of Standards and Technology. L’institut américain des normes et de la technologie), la publication SP 800-34 Rev. 1, Contingency Planning Guide for Federal Information Systems (2010), en accès libre sur le site du NIST : https://nvlpubs.nist.gov/nistpubs/legacy/sp/nistspecialpublication800-34r1.pdf, dont la figure 3–3, « Cost Balancing », est reproduite ci-dessous en adaptation française. Il faut garder à l’esprit l’origine de ce guide : il a été écrit pour les systèmes d’information de l’administration fédérale américaine, et son objet est la reprise informatique, non la continuité des soins.

C’est ce qui fait sa clarté, et c’est aussi ce qui explique ses angles morts dès qu’on le transpose dans un établissement de santé. L’objet de cette réflexion est double : montrer ce que ce modèle apporte à la hiérarchisation des investissements de continuité, puis montrer où il cesse de s’appliquer, et pourquoi ce point de rupture n’est pas un détail technique mais la frontière entre ce qui relève d’un calcul et ce qui relève d’une obligation.

Le principe qui guide le modèle doit être de trouver l’équilibre entre coût d’indisponibilité et coût de reprise :
Le schéma oppose deux coûts qui varient en sens inverse avec la durée d’indisponibilité. Le coût de l’indisponibilité (courbe rouge) croît avec le temps d’arrêt, et de façon non linéaire : en santé, cette accumulation n’est pas d’abord financière, elle porte sur la prise en charge des patients. Au-delà d’un certain temps, on passe de la gêne à la perte de chance. Le coût des solutions de reprise (courbe bleue) varie à l’inverse : plus on veut reprendre vite, plus la solution est coûteuse (réplication/miroir à gauche, sauvegarde à droite).

Modele du NIST sur le point d'équilibre financier en continuité d'activité.

À l’intersection se trouve le point d’équilibre économique : le moment où le coût d’une reprise plus rapide égale le coût évité de l’indisponibilité. C’est le RTO « optimal ». Investir davantage pour aller plus vite coûterait plus que la perte évitée ; investir moins exposerait à une perte supérieure à l’économie réalisée. Le RTO cesse ainsi d’être un vœu pour devenir un point de décision argumenté. Cette intersection est une métaphore d’aide à la hiérarchisation.

Comment traduire cette approche dans la stratégie de continuité des soins ?

Ce schéma justifie une stratégie différenciée par activité, et non une solution unique appliquée uniformément. Les activités à RTO court (urgences, réanimation, soins critiques, blocs, pharmacie, biologie …) déplacent leur point d’équilibre vers la gauche : l’arrêt y coûte si vite qu’il justifie des solutions rapides et coûteuses. Les activités à RTO long (facturation, codage) restent à droite : une sauvegarde périodique suffit, et la réplication serait un gaspillage.

C’est l’argument qui pourrait rendre défendable le fait de payer cher pour certaines applications et sobrement pour d’autres.

Deux garde-fous à poser avant d’utiliser cette vision :

  1. a) Notre vision ne raisonne que sur le RTO, jamais le RPO. L’axe est la durée de l’arrêt, pas la fraîcheur des données. Or deux applications au même RTO peuvent exiger des protections de données radicalement différentes. Le RPO – la « perte de données maximale acceptable » se traduit médicalement par le trou dans le dossier patient à la reprise [prescriptions, résultats, traçabilité]. Il doit faire l’objet d’un raisonnement distinct, activité par activité.
  2. b) Il suppose un coût continu et convertible en euros. C’est vrai pour une activité graduée. Ce ne l’est pas pour une activité à seuil vital, dont l’impact ne monte pas graduellement mais bascule (perte de chance, décès) et ne se mesure pas en euros. Pour ces activités, les deux courbes ne partagent même plus la même unité : la logique devient inapplicable.

Par construction, le RTO est toujours inférieur ou égal à la DMIA (durée maximale d’interruption admissible), qui est fixée par la tolérance à l’impact par rapport à la perte de chance, non par le budget. Le point d’équilibre n’a donc le droit d’opérer que dans l’espace situé sous ce plafond. Pour une activité graduée, cet espace est large. Pour une activité vitale, la DMIA l’écrase.

Deux profils d'impacts, le seuil d'impact échappe à l'arbitrage financier.

Le cas critique est celui de la continuité immédiate [SAMU 15, alerte AVC, dialyse en cours, réanimation] : lorsque la DMIA est plus courte que le meilleur temps de reprise techniquement atteignable du SI, aucune solution de reprise n’est accessible. Ces activités sortent alors du schéma : la réponse n’est plus de reconstruire le SI plus vite, mais de concevoir l’indépendance au SI, mode dégradé autonome, redondance au point de soin, fonctionnement « zéro-SI » par conception (cette dernière est aujourd’hui difficilement atteignable au regard de la dépendance technologique quasi-totale des plateaux techniques modernes).

NB : appliqué uniformément, un modèle purement économique sous-protège systématiquement les activités vitales, souvent rares et de faible volume, donc traitées par le calcul marginal comme « peu rentables à protéger ». D’où la nécessité de trier avant de chiffrer.

La première question n’est pas économique mais catégorielle : cette activité est-elle de type gradué ou de type seuil ? La réponse détermine le régime de décision :

Trier avant de financer

Bonnes pratiques :

  1. « Trier avant de chiffrer » Avant tout arbitrage de coût, chaque activité est classée selon la position de sa DMIA par rapport au meilleur délai de reprise technique atteignable. SI la DMIA laisse une marge, l’activité relève de l’arbitrage économique et le point d’équilibre s’applique. Si elle est inférieure au plancher technique, l’activité relève de la continuité immédiate et sort du calcul
  2. Valider une liste d’activités de continuité immédiate exclues de l’arbitrage économique.
  3. Acter le principe de financement : ces activités vitales sont hors calcul de rentabilité mais soumises à une exigence d’efficience.
Ousmane DIENG
Ousmane DIENG
Résilience des organisations et qualité

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